Quand les personnages mènent la danse ou le mystère de l’écriture

Je remercie Jacqueline Fahner pour son invitation. Elle m’a laissé carte blanche pour cette rencontre. C’est tout naturellement que je vais vous parler de l’écriture. Un art qui est essentiel à ma vie depuis toujours. 

Et ce qui est essentiel à l’écriture littéraire, c’est l’inspiration. Elle est propre aux artistes de toutes disciplines.  Inspirer signifie absorber quelque chose de l’extérieur, en l’occurrence l’air… On dit : je suis inspirée.  En clair « quelque chose  extérieur à moi me pénètre ».

 Brahms, peu de temps avant de mourir a révélé que chaque fois qu’il était très inspiré, il avait vraiment le sentiment qu’une force inconnue, invisible lui dictait les choses.

 C’est de cette force mystérieuse que je vais vous parler.

 Tout d’abord, petite mise au point : Mon propos est intuitif, empirique donc, pas scientifique.

 J’habite Lombez depuis 1984, venue rejoindre mes parents qui y vivaient. Auparavant, j’ai vécu à Londres puis à Paris.

 Et depuis 1986 je suis correspondante de la Dépêche du Midi.

  

Maman célibataire, je m’y suis fixée pour élever mon fils. 

 

Je suis née en Algérie, dans une ferme proche du désert. Je suis fille de la terre.  

 A 15 ans, en 1962, j’ai dû en partir avec ma famille - à contrecœur comme bien des Français d’Algérie. Pour moi, ce n’était pas un rapatriement (et pour cela encore aurait-il fallu que le gouvernement finance notre voyage ce qui n’a pas été le cas), c’était un exil.  Cela a signifié pour moi « souffrance ».

 

Écrire des romans ayant pour thème cette Algérie perdue, a été ma résilience.

 Mon écriture est charnelle, sensitive, sensuelle. Les mots ressuscitaient la terre sous mes doigts. Me ressourçaient.

 

Et les personnages se sont invités.

  

On dit encore de nos jours que le cerveau est le siège de la conscience. Des témoignages de mort imminente sont rapportés par des personnes qui, en d’autres temps, auraient été déclarées bel et bien mortes. Avec les progrès de la médecine, elles ont été réanimées et reviennent à la vie, après un état de mort cérébrale constaté.

 Que racontent ces rescapés de l’au-delà ? Outre les images de tunnel, lumière, etc., ils décrivent des faits, des événements qui se sont déroulés sur terre comme s’ils avaient pu y assister alors que leur encéphalogramme était plat. Et ces récits sont attestés.

 De là à suggérer que la conscience est ailleurs que dans le cerveau…. – ce que certains médecins affirment comme le Dr anesthésiste JJ Charbonnier ou le Pr Eden Alexander, neurochirurgien ayant fait cette expérience lui-même. La conscience serait extérieure à notre cerveau, donc à notre corps matériel.  Voici qui sert mon propos ! En effet, pour moi qui depuis très longtemps expérimente les mystères de l’écriture, ce constat apporte de l’eau à mon moulin.

  

En préparant notre rencontre, je me suis promenée sur Internet en quête des origines de l’écriture. Avant d’aborder le thème des mystères de la création littéraire et donc de cette forme d’écriture, je vous invite à un petit tour d’horizon rapide.

  

C’est avec la fin de la Préhistoire que naît l’écriture. Mais déjà les hommes préhistoriques, sur les parois de grottes, ont peint des formes animales et humaines, témoignages de leur mode de vie et d’être.

 

L’écriture est née en Mésopotamie, l’Irak actuel. Les premières traces documentées datent de 3400-3300 avant JC. Il ne s’agit pas encore d’une écriture basée sur un alphabet mais sur des pictogrammes, représentation schématique d’objets, de lieux, de concepts. Les Sumériens vont développer l’écriture cunéiforme gravée dans des tablettes d’argile.

 N’est-ce pas déjà la conscience qui suscite ce besoin de fixer sur un support les aléas de l’existence ?

 Pour moi, c’est la conscience qui utilise le cerveau et le cerveau commande les gestes.

 

Le premier alphabet cunéiforme, un signe pour une lettre, apparaît vers le 14ème siècle avant JC. L’utilisation de cette écriture va se prolonger jusqu’au premier siècle après JC.  

D’autres peuples ont développé leur propre système d’écriture moins de deux siècles plus tard. Aux alentours de 3200-3000 avant JC, les Égyptiens développent les hiéroglyphes, qu’ils tracent sur des rouleaux de papyrus ou de cuir.  

En Crète et en Grèce, on observe les premières traces d’écriture au second millénaire avant JC, alors qu’en Chine les premiers idéogrammes apparaissent aux alentours de 1100 avant JC. 

Indubitablement, l’écriture est indissociable de l’évolution humaine.

  

Comme on le voit, les formes d’écritures ont été quasiment simultanées et inventées en divers points du monde en un temps où les communications terrestres ou par air n’existaient pas : Mésopotamie, Égypte, Mexique et Guatemala.

 

J’aime à penser qu’il y a un « cloud », ou plus exactement une conscience universelle que je l’appelle la Source, quelque part dans laquelle se propagent les idées. Et où, pourquoi pas oser le penser,  où les personnages de romans prennent forme.

 Quand on écrit, toute une chaîne se met en branle, du cerveau à la main, pour tracer des lettres. Le mouvement des doigts est en lien direct avec le cerveau. L’écriture née du geste serait-elle la voix de la conscience ?

  

Donc, en résumé,  les idées sont captées par le cerveau qui met en branle des mots, les mots mettent en branle des actions (une histoire) et les actions enclenchent des émotions (le lecteur). Toute cette chaîne est activée par un moteur : la fameuse Source.

  

Une phrase de St Jean qui ouvre son évangile m’interpelle : « Au début était le Verbe et le Verbe s’est fait chair… » La conscience serait donc venue habiter la matière… ? 

En tout cas, les premiers écrits sont des hymnes traduisant l’émerveillement devant la Nature, le Divin.

 

 Oui, quand on commence à écrire une histoire, on capte d’abord des idées qui résident dans la Source. On pense alors généralement que notre cerveau invente l’histoire. On pense en avoir la maitrise. Et on commence à établir un plan du livre. On envisage les personnages.  L’écriture du roman commence.

 

 En me basant sur mon expérience, je reconnais en toute humilité que tout se joue en dehors de moi et donc en dehors  de mon cerveau puisque nous nous identifions à notre cerveau au moment de l’inspiration.

  Un personnage bien campé s’impose et vous échappe, il mène la danse de la façon dont il l’entend, lui, pas vous. Vous pensez en être le créateur ? Eh bien, ce n’est pas si évident…

 Et voilà que surgissent d’autres personnages, déjà tout habillés de leur destin. Vous n’avez plus qu’à exécuter. Votre cerveau et par extension vos doigts sont appelés à obéir et non pas à mener. Mes tripes, mon expérience, mes émotions sont empruntées pour en faire la matière… je deviens l’entremetteuse. La médium.

 

 Le médium est une personne qui sert de liaison entre l’au-delà, le monde des défunts, et ici bas, la vie terrestre. 

De façon analogique, il y aurait (pour moi) l’équivalence de cet au-delà qui correspondrait à mon cloud, ma Source où évoluent les idées et les personnages qui viennent sous nos doigts par l’intermédiaire du cerveau. Ce dernier est l’ouvrier, la conscience est le maitre d’œuvre.

 C’est là, pour moi le mystère de l’écriture. La preuve en est que lorsque j’écris une histoire, je la découvre au fur et à mesure.

 

Ce qui est véritablement mystérieux, ne serait-ce pas se demander pourquoi moi ? Pourquoi ai-je été choisie pour raconter cette histoire ?

  

Petite confidence, il y a un certain nombre d’années, intéressée par les témoignages d’EMI (expérience mort imminente) j’avais été saisie apr une idée de roman : une histoire qui parlerait d’une personne dans le coma (et non pas en état de mort cérébrale) et qui vivrait une histoire d’amour avec un personnage réel dans l’histoire. Mais j’ai tendance à procrastiner  

 La Source m’avait soufflé ce projet, j’en avais capté l’idée mais je ne m’étais pas mise au travail. Quelques temps plus tard (assez longtemps après), un livre est paru développant exactement cette idée. « Et si c’était vrai »… de Marc Lévy. J’ai été bien irritée contre ma paresse.

 

 Je suis porteuse de tant de vies imaginaires ! Parfois je dois me pincer pour faire la différence avec ce qu’on appelle le réel.

  

Il en va de même pour un romancier, avec les personnages de ses histoires... ceux-ci aiment bien se faufiler dans la trame qu'il a établie et ils la modifient à leur gré...

 " Les Indiens disent que l’on raconte plus volontiers quand il fait du vent. Pourquoi ? Parce que les contes, comme les oiseaux, nichent dans les arbres, et quand le vent souffle, il chasse les contes des arbres, et les contes se glissent sous les portes, par les interstices des fenêtres, dans les maisons, et se posent sur l’épaule de quelqu’un. Et ce quelqu’un croit qu’il a envie de raconter une histoire, mais en vérité c’est l’histoire qui vient se faire raconter. On peut entrer dans cette manière de voir les choses. Pourquoi pas ? " (Henri Gougaud en atelier)

  

Plus jeune, vivant alors à Paris, j’aimais me promener dans les cimetières, le Père Lachaise notamment où bien des célébrités reposent. J’étais sensible à toutes ces vies disparues à jamais. Je me plaisais à les imaginer. De même lorsque je marchais dans les rues, au milieu des passants, il me semblait entendre dans leur tête bien des résonnances. Je me sentais réceptives, en empathie… Toutes ces vies, ces millions de vie qui me resteraient à jamais inconnues…

  

Il en va de même pour tout art. Bien des artistes se sont interrogés sur l’inspiration. Je me souviens avoir entendu dans ma jeunesse une interview de Jean Cocteau et j’avais été saisie par ses propos qui rejoignaient complètement ce sentiment que j’avais déjà d’être une intermédiaire. Comme je vous l’ai dit au début de mon intervention,  Brahms, peu de temps avant de mourir a révélé que chaque fois qu’il était très inspiré, il avait vraiment le sentiment qu’une force inconnue, invisible lui dictait les choses.

  

[Quand le souffle de l’inspiration s’emparait de moi, je disais l’autre arrive…] 

 

 MAIS, après ce premier jet dicté par la Source, vient  le travail proprement dit de l’auteur, son style et là le cerveau joue les orfèvres. Il va peaufiner, ciseler mot après mot, chercher à améliorer le style, chercher le synonyme le plus approprié. Ce travail est purement cérébral et autonome. Personnellement, j’aime les deux étapes, celle du souffle qui me fait découvrir l’histoire et celle où je deviens artisane de l’écriture. Je me compare au sculpteur qui va travailler la matière brute.

  

J’ai écrit mon premier livre en 1976 à Florence en Italie. Il est resté dans mes tiroirs. Un jour, en en parlant avec lui, mon éditeur  des éditions Atlantis m’a encouragée à le lui envoyer et il l’a publié. Il est paru en 2015. Je l’ai retranscrit sur l’ordinateur et avec surprise, les mêmes mots, phrases, me revenaient comme si je l’avais écrit la veille. Je n’ai pas changé plus de dix mots ! À 29 ans j’écrivais comme aujourd’hui. Habitée par des personnages vivant des situations et des émotions que je n’avais pas encore vécue et… la façon dont j’avais écrit c’est exactement la façon dont je les ai vécues quand je les ai traversées par la suite ! Et c’est vraiment à partir de cette expérience que le mystère de l’écriture m’a interpelée.

  

J’ai  publié mon premier livre en 2013, à l’instigation de l’écrivain Gil Jouanard qui était alors en résidence d’auteur à la maison des écritures de Lombez. Il avait lu mon manuscrit : sous forme poétique et onirique je retrace 3000 ans d’histoire du Maghreb, racontée par un grain de sable. Il m’a encouragée à le faire publier.

  

Ce livre n’est pas un roman mais une narration d’après l’étude des événements historiques (sur 5 ans).

 

En commençant ce livre, J’avais le fond qui répondait à la demande d’une nièce – elle souhaitait que je parle de notre passé – mais il me manquait la forme (l’inspiration). C’est alors que Grain de bled devenu Nartaïr dans la nouvelle version récemment publiée, s’est invité sous la forme d’un grain de sable…il a alors tout orchestré à partir de la matière que j’avais amassée. (DE SABLE ET DE VENT)

 

 A suivi Le SOLEIL COLONIAL au royaume des cailloux, initialement seconde partie de l’histoire de Grain de Bled, l’esprit et la chair. Je suis partie de confidences de ma grand-mère et une fiction s’est bâtie. Comme toujours mes histoires ont un lien fort avec le réel malgré tout et donc je travaille sur une base de données historique qui alimente la fiction, car c’est le matériau nécessaire. 

 

Le reste s’est enchainé…

  

Par exemple dans le RÊVE ASSASSINE, c’est une biographie commandée. Je l’appelle « Roman vrai » en référence à Dominique Dessanti que j’ai eu le privilège de connaître, historienne, biographe, romancière et grande résistante (1914-2011).

 Pour ce livre, J’ai eu accès à une énorme quantité d’archives, j’ai réalisé des entretiens avec une 20e de témoins de cette époque. Mais lors de l’écriture, là ce n’était pas un personnage fictif que j’ai capté mais bien l’esprit de mon héroïne.

 Un souvenir très net : me suis réveillée en pleine nuit et toute endormie, je me suis mise à écrire une lettre sous la dictée, c’était une évidence, de Madeleine, à l’attention de ses enfants (qui m’avaient commandé ma biographie) – j’ai hésité à la joindre au récit et puis j’ai cédé car « Madeleine » me le demandait et je l’ai ajoutée sous forme d’un rêve. Quand les enfants l’ont lu, ils étaient convaincus que c’était les mots de leur mère. Pourtant ils n’ont aucune croyance en l’au-delà. Ils ont pleuré…

 

Bonas (Gers) 28 janvier 2024

 

 

Intervention à Samatan (Gers)

Bonjour et bienvenue. Ce salon du bien-être vous a proposé de nombreux moyens de cultiver ce bien-être.

 

Pour ma part, ce bien-être je le ressens quand je suis en phase de création, d’inspiration.

 Car ce qui est essentiel à l’écriture littéraire comme à tout art, c’est l’inspiration. Elle est propre aux artistes de toutes disciplines. Inspirer signifie absorber quelque chose de l’extérieur, en l’occurrence l’air… On dit : je suis inspirée. En clair « quelque chose extérieur à moi me pénètre ».

  Parmi de nombreux témoignages au sujet de l’inspiration, Brahms, peu de temps avant de mourir a révélé que chaque fois qu’il était très inspiré, il avait vraiment le sentiment qu’une force inconnue, invisible lui dictait les choses.

  

C’est à propos de cette force mystérieuse que je vais vous dire quelques mots.

 On dit encore de nos jours que le cerveau est le siège de la conscience. Des témoignages de mort imminente sont rapportés par des personnes qui, en d’autres temps, auraient été déclarées bel et bien mortes. Avec les progrès de la médecine, elles ont été réanimées et sont revenues à la vie après un état de mort cérébrale constaté.

  

Que racontent ces rescapés de l’au-delà ? Outre les images de tunnel, lumière, etc., ils décrivent des faits, des événements qui se sont déroulés sur terre comme s’ils avaient pu y assister alors que leur encéphalogramme était plat. Et ces récits sont attestés.

 De là à suggérer que la conscience est ailleurs que dans le cerveau…. – ce que certains médecins affirment comme le Dr anesthésiste JJ Charbonnier ou le Pr Eden Alexander, neurochirurgien ayant fait cette expérience lui-même. La conscience serait extérieure à notre cerveau, donc à notre corps matériel.

  

Cela fait longtemps, très longtemps que j’expérimente les mystères de l’écriture. Car si je ne suis publiée que depuis une dizaine d’années, j’ai toujours écrit dès l’école communale.

 

 J’en arrive à penser qu’il y a un « cloud », ou plus exactement une conscience universelle, je l’appelle la Source, quelque part dans laquelle se propagent les idées – une même idée peut apparaître en divers points de notre planète en même temps - . alors pourquoi ne pas oser le penser, où les personnages de romans, et même les œuvres d’art prennent forme et viennent à l’artiste.

  Quand on écrit, toute une chaîne se met en branle, du cerveau à la main, pour tracer des lettres. Le mouvement des doigts est en lien direct avec le cerveau. L’écriture née du geste serait-elle la voix de la conscience ?

 

Donc, en résumé, les idées sont captées par le cerveau qui met en branle des mots, les mots mettent en branle des actions (une histoire) et les actions enclenchent des émotions (le lecteur). Toute cette chaîne est activée par un moteur : la fameuse Source."

 Quand on commence à écrire une histoire, on capte d’abord des idées qui résident dans la Source, nos personnages nous arrivent avec leur propre vie, leurs opinions et leurs mots. Ils se dévoilent au fur et à mesure que vous écrivez.

 Je ne partage pas forcément leurs points de vue mais ils imposent leur liberté.

 Vous n’avez plus qu’à exécuter. Votre cerveau et par extension vos doigts sont appelés à obéir et non pas à mener l’intrigue. Mes tripes, mon expérience, mes émotions sont empruntées pour en faire la matière… je deviens l’entremetteuse. La médium. (contact avec les défunts).

 

Le cerveau est l’ouvrier, la conscience est le maitre d’œuvre.

 Bien sûr, après ce premier jet dicté par la Source, vient le travail proprement dit de l’auteur, avec son style : le cerveau joue les orfèvres. Il va peaufiner, ciseler mot après mot, chercher à améliorer le style, chercher le synonyme le plus approprié.

  

En conclusion, lorsque l’artiste est sous l’emprise de l’inspiration, il connaît un état de bien-être formidable. Mais quand ce flot retombe, il entre dans le novelblues (par analogie au babyblues). C’est ce qui m’arrive. Quand l’inspiration me fuit, tout perd sens

Samatan, 14 avril 2024.